Tiananmen

Publié le par Vuille

Avec l'aide de ma coloc Na, j'ai fini par trouver, dans la plus grande librairie de Shanghai, un livre d'histoire de 800 pages qui retrace chronologiquement l'histoire de Pékin de 1949 à 2003 et qui parle des évènements du printemps 1989. Deux pages y sont consacrées (ce qui est presque dans la moyenne page/durée pour la période concernée). Etonnant donc : on peut lire quelque chose sur Tiananmen en librairie (et c'est presque plus difficile sur Internet). Notez que toutes les photos de cet article proviennent d'Internet (le livre d'histoire ne contient que du texte).


Révisionnisme

Dans chaque paragraphe, l'auteur se gargarise des noms des différents organes du PCC impliqués dans ce massacre (comme si ces noms leur donnaient la moindre légitimation démocratique). Pour des raisons de simplification, et en toute objectivité, je vous propose de parler simplement de la "clique".

L'auteur parle de la mise en oeuvre par la clique de la loi martiale le 20 mai (1), du soin particulier donné aux grévistes de la faim (2, dans le registre "on n'est pas des sauvages"). Il insiste ensuite lourdement sur les déprédations causées par les vilains manifestants aux barrages installés par ceux-ci pour freiner l'arrivée des chars sur la place (3). En fin de paragraphe consacré au 3 juin, cette phrase dont vous apprécierez l'élégance : "Après maints avertissements restés sans effet, ordre est donné de faire retentir le son du canon pour ouvrir la voie" (4). Mais aucune autre mention des effets causés par le "son du canon" ne figure ensuite dans le livre.


Le plus intéressant vient au petit matin du 4 juin.

Les reporters étrangers sur place parlent d'un assaut féroce à la baïonnette et au char débutant à 5 heures 40 et faisant plusieurs milliers de morts (dont des soldats approchant de tous bords, ceux-ci se tirant bêtement dessus dans le carnage). Les manifestants auraient été écrasés par les chars, leurs crânes fracassés à coups de crosse, l'armée ramassant les cadavres dans des sacs en plastique pour les brûler sur des bûchers.


Or pour cette phase ultime du matin du 4 juin, le livre ne fait que de mentionner les ordres d'évacuation donnés par la clique à la radio et termine la matinée à 5 heures, juste avant le bain de sang, par la mention du départ de la place à la queue leu leu des "quelques milliers" d'étudiants qui avaient décidé de partir de leur propre gré (5). Rien n'est dit du sort de ceux qui sont restés; on ne mentionne même pas leur présence; c'est seulement sous-entendu puisqu'on dit "quelques milliers" et pas "tous" les étudiants (je commence à comprendre les finesses de la langue de bois chinoise).


Cerises sur le gâteau, le livre d'histoire retient que, le 6 juin, la clique a notamment appelé le peuple à "distinguer le Vrai du Faux" (6, ming ban shi fei, je vous laisse tenter de deviner ce que cela peut vouloir dire) et à reprendre la production (7, y a que ça de vrai la production, puis la consommation qui vient ensuite). Enfin, le 9 juin, la clique a parlé "d'apaiser la révolte d'une main" et de "rétablir l'ordre dans la capitale de l'autre" (8). En clair, de faire disparaître les meneurs (physiquement pour les ouvriers impliqués, les étudiants, mieux pistonnés dans la clique, écopant de peines de prison seulement) et de restreindre strictement la liberté d'expression du peuple.



Qu'en pense une Chinoise de 30 ans ?

Na, de Pékin, connaît ce secret de famille honteux. Mais pour elle, c'est de l'histoire ancienne sans intérêt et les étudiants l'ont cherché en n'évacuant pas la place. Na était tout de même un peu étonnée par l'ampleur du massacre reportée par les journalistes étrangers.

Na m'a fait remarquer que j'avais acheté ce qui semblait être le dernier exemplaire du seul livre de la plus grande librairie de Shanghai mentionnant le massacre de Tiananmen. Elle a ajouté qu'à cause de moi, plus personne à Shanghai ne saurait ce qui s'est passé. Sacrée Na !
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